Samedi 20 juin, la faculté de médecine de Casablanca a connu une affluence sans précédent.
Les voitures en stationnement s’alignaient d’un bout à l’autre de la
rue longeant l’enceinte de la faculté. Du rarement vu, d’autant qu’il
n’était que dix heures du matin.
Un samedi, à une pareille heure, fallait-il que l’événement soit de
taille pour susciter une telle foule ! Avant même que les 10 heures ne
sonnent, il ne restait plus une seule place de disponible dans
l’amphithéâtre Ibn Sina. 900 personnes s’y pressaient. Pour la
circonstance, tout le monde s’était donné le mot pour arriver avant
plutôt qu’après l’heure.
Comme quoi, quand quelque chose les intéresse, les Marocains peuvent
se montrer plus ponctuels que les Anglais ! Or, ce quelque chose, en la
circonstance, était la rencontre avec quelqu’un. Quelqu’un qui, aux
yeux d’une jeunesse en quête de modèle, représente un formidable
exemple de réussite : Rachida Dati, la fille d’immigrés devenue membre
éminent du gouvernement français.
Pour les besoins de la politique méditerranéenne de son mentor,
Nicolas Sarkozy, la ministre de la justice de la République est venue
donner une conférence sous l’intitulé « L’accès au droit et à la
citoyenneté ». Aux étudiants qui se sont déplacés en nombre pour
l’écouter, elle a délivré un message résumable en peu de lignes : il
faut du courage pour quitter son pays mais il en faut encore plus pour
y rester et oeuvrer à son développement.
Insistant sur le fait que « le chômage n’est pas une fatalité »,
Madame la ministre s’est voulue porteuse de propositions
opérationnelles à soumettre à ces jeunes étudiants. Ainsi, après avoir
dit sa fierté d’être là, vanté l’amitié qui unit les deux pays et
rappelé combien le droit cimente l’édifice démocratique, d’où
l’importance pour tout un chacun de le connaître et d’y avoir accès,
elle a expliqué sa présence par une volonté d’apporter « un soutien
concret » à la problématique du travail à laquelle se confronte
l’étudiant à l’issue de son cursus universitaire.
Lors du débat qui s’est ensuite ouvert avec la salle, elle a ainsi
développé l’idée d’un partenariat entre des universités françaises et
marocaines. L’objectif de ce dernier serait de permettre aux étudiants,
tout en poursuivant l’essentiel de leurs études au Maroc, de les
peaufiner par la suite par une formation complémentaire en France,
aidés en cela, pour les plus nécessiteux, par des bourses françaises. A
l’issue de ce cursus, un certificat franco-marocain serait délivré qui
permettrait de trouver écoute auprès des entreprises françaises
établies au Maroc, entreprises qui auraient été au préalable vivement
appelées à les recevoir et à leur ouvrir leurs portes.
« Ce soutien concret » ne fut pas cependant ce qui sembla le plus
retenir l’attention du public. A travers les quelques questions que le
temps imparti à la salle permit à celle-ci de poser, les interrogations
- elles aussi on ne peut plus concrètes - tournaient sur comment, par
exemple, se construit un réseau de relations pour arriver là où,
elle-même, Rachida Dati, était arrivée, comment rendre le droit
accessible à tous ou encore le point de vue de la ministre (fille
d’immigrée faut-il le rappeler) sur l’émigration et notamment sur « la
loi de la honte » récemment votée par le Parlement européen.
Tout en se faisant un devoir de répondre à chacune des questions
sans en éluder aucune, fût-elle dérangeante, Madame la ministre a
répété en substance le même leitmotiv, à savoir que les sésames de la
réussite sociale sont le travail, l’instruction, la connaissance de ses
droits et enfin la détermination et le courage ...
Ce courage qui fait rester sur place et mettre ses talents au
service de son pays ! En cela, Madame la ministre du gouvernement
Sarkozy a bien fait son job : celui d’essayer de convaincre de futurs
potentiels candidats à l’émigration du mérite qu’il y a à demeurer chez
soi. Le plus instructif dans cette rencontre cependant n’était pas tant
dans ce qui fut dit mais dans ce qui se donnait à voir et à ressentir.
Si Rachida Dati a fait se déplacer un monde à faire pâlir d’envie
ses homologues marocains, c’est d’abord pour la success story qu’elle
représente, celle d’une fille de chez soi aujourd’hui aux plus hautes
commandes chez les autres. Or, paradoxalement, tout dans sa manière
d’être et de s’exprimer ne disait qu’une chose : qu’elle était
française et que française.
Que ce soit dans la façon de prononcer les noms de Hassan II et de
Mohammed VI ou d’user du « vous » et du « nous », elle n’était plus que
fille de France et sa représentante. Dès lors, on peut légitimement
s’interroger sur le sens par exemple d’un ministère comme celui des
MRE. Théoriquement, du fait d’avoir un père marocain, Mme Dati, aux
yeux du Maroc, est une MRE.
Une absurdité bien sûr pour ce qui la concerne au vu de ses
fonctions présentes. Mais au-delà d’elle, la question se pose par
rapport à tous les originaires du Maroc qui construisent leur vie
ailleurs. Une fois de plus, encore et toujours, nous voilà interpellés
par la formidable complexité de la problématique identitaire actuelle !