ouS'nscrire
FERMER
CLOSE
 
«Assez».

A chaque nouvelle tuerie, la question ressurgit dans la presse américaine. Faut-il contrôler davantage les armes ? Est-ce seulement réaliste, alors que plus de 270 millions sont déjà en circulation dans le pays ? Le débat est si usé et les positions de chaque camp si connues que les éditorialistes de tous bords, un brin blasés, annoncent comme un vieux refrain l’argumentaire que ne manquera pas de dérouler la partie adverse. Mais la fusillade de Newtown, et l’engagement d’Obama à «une action significative» – sans préciser laquelle – semblent bien provoquer un sursaut. «Si l’on veut agir, c’est maintenant ou jamais», mettent en garde plusieurs journaux. Même un journal conservateur comme USA Today reconnaît que, «le pays peut prendre des mesures, mêmes imparfaites, pour éviter qu'un autre Newtown ne survienne».

Avant même de savoir s'il faut contrôler les armes, le débat, dans la presse, consiste à savoir s'il y a lieu de «politiser la tragédie». La réponse est non, pour l'éditorialiste du Los Angeles Times. «Avec 20 écoliers morts et des douzaines de parents meurtris à jamais, ce qui m'intéresse davantage c'est de savoir ce qui a pu mener un être humain à commettre un acte si méprisable. Paix et force aux gens de Newtown, qui n'ont certainement pas envie d'un débat sur les armes maintenant.»

Au contraire, «en matière de contrôle des armes, seule une tragédie peut déclencher une volonté politique de changement», lui oppose, dans un long et complet papier du New Yorker, Patrick Radden Keefe, non sans fatalisme cependant. «Que faudra-t-il de plus ? Si une députée dans le coma [Gabrielle Giffords, représentante démocrate de l’Arizona à la Chambre des représentants, avait été grièvement blessée dans la fusillade de Tucson en janvier 2011, ndlr] n’a pas suffi à réévaluer le rôle que jouent les armes dans notre nation, une école pleine d’enfants morts le pourra-t-elle ? J’aimerais vraiment le croire, mais je n’en suis pas sûr. (...) A cette heure-ci la semaine prochaine, la plupart des gens qui, aujourd’hui, signent des pétitions pour le contrôle des armes seront passés à autre chose».

«Combien de fois encore faudra-t-il faire remarquer qu'aucun autre pays développé n'est confronté à de tels massacres réguliers, parce qu'aucun d'entre eux ne permet un accès si facile aux armes ?», interroge aussi dans le Washington Post E.J. Dionne Jr. «Si le Congrès n'agit pas cette fois-ci, on peut le considérer comme complètement acheté par les représentants des fabriquants d'armes, les marchands d'armes et leurs défenseurs grassement rémunérés.»

«Peur du lobby des armes»

«Plus on évoquera un contrôle sur les armes sans que rien ne se passe et plus ce discours nous paraîtra vide de sens», alerte aussi l'édito du New York Times. Comme d'autres, le quotidien rappelle que rien n'a changé après la fusillade de Columbine en 1999, ni après la tuerie de Virginia Tech en 2007, ou le massacre d’Aurora l'été dernier.

Oui mais comment agir ? «En interdisant les magazines de promotion des armes ainsi que les armes de gros calibre, en imposant des contrôles sur le passé de tout acheteur d'armes, en renforçant le respect des procédures de sécurité, en facilitant le traçage des armes utilisées dans les crimes, en lançant une grande enquête sur ce qui marche en matière de prévention», liste l'éditorialiste du Washington Post. «Nous devons agir maintenant, ou nous le ferons jamais.»

Seulement voilà, pointe le New York Times, «on trouve encore beaucoup trop de démocrates qui vivent dans la peur du lobby des armes, et qui n’appuieront donc pas une interdiction sur les fusils d’assaut, ou sur les chargeurs à grande capacité, ou n’importe quelle autre idée un peu raisonnable sur la question». Ce qui n'empêche pas le quotidien d'appeler Obama et les responsables du Congrès «à agir avec courage».

Une ligne de fracture oppose ceux qui plaident pour un contrôle plus strict des armes – il n'est pas, aux Etats-Unis, question d'interdiction, tant le droit au port d'arme est ancré dans la culture et dans la Constitution – et ceux qui en font une affaire de santé mentale des utilisateurs. L'éditorialiste duWall Street JournalRobert Leider se range dans la deuxième catégorie : «Le dénominateur commun de ces tueries de masse est la santé mentale. Seung-Hui Cho (Virginia Tech), Jared Lee Loughner (Tucson, Arizona), James Eagen Holmes (Aurora, Colorado), et aujourd'hui Adam Lanza avaient tous d'importants problèmes mentaux. A l'heure où notre pays s'attache à renforcer l'accès à la couverture maladie, nous devons améliorer l'accès aux soins de santé mentale à ceux qui en ont besoin.»

«Une insulte aux honnêtes gens»

Le port d'armes n'encourage en rien le crime, argumente aussi, dans le conservateurUSA Today, Glenn Harlan. La preuve, «la possession d'armes a augmenté ces dix dernières années, alors que le crime a baissé». A en croire ce professeur de droit du Tennessee, interdire les armes dans certaines zones, comme les écoles et les universités, est une fausse solution. «Les gun-free zones reposent sur un mensonge : cela revient à croire que les meurtriers respectent les règles, et que des gens comme mes étudiants sont un danger plus grand pour leur entourage que les tueurs fous. C'est une insulte aux honnêtes gens. Une insulte qui, parfois, peut s'avérer mortelle.»

Firmin DeBrabander, professeur de phillosophie à Baltimore, défend un raisonnement aux antipodes dans sa tribune publiée ce dimanche sur le site du New York Times, dans la plate-forme The Stone, ouverte aux contibutions de philosophes, et qui sera cette semaine entièrement consacrée au débat sur le port d'armes. La prolifération des armes, explique-t-il, est délétère en ce que «leur présence ouverte sème l'apréhension, la suspicion, la défiance et la peur, autant d'amotions corrosives pour la communauté et la cohésion civique». En ce sens, poursuit-il, «les armes ouvrent la voie à un gouvernement autocratique. Notre culture des armes nous met sur la pente fatale de l'individualisme poussé à l'extrême. Elle favorise une société d'individus atomisés, isolés et, après des massacres tels que celui de Newtown, paralysés par la peur. Cela n'est pas la liberté, mais bien tout le contraire.»

Actualité au Maroc