France, Europe, Méditerranée: un triangle incertain
CourrierCasablanca.com | 15-07-2008
C’est dans un triangle incertain que s’inscrit la politique
extérieure de Nicolas Sarkozy, président en exercice de l’Union
européenne (UE) et tout nouveau promoteur de l’Union pour la
Méditerranée (UPM).
Ce projet, qui a pu sembler foutraque, est en train de prendre
corps, 44 chefs d’Etat et de gouvernement sont réunis à Paris pour le
lancer officiellement. De quoi s’agit-il exactement, quelle est la
visée d’une telle initiative internationale, sur quelles contradictions
repose t-elle et comment imaginer pouvoir les surmonter?
D’emblée, le projet de Nicolas Sarkozy sur la Méditerranée, lancé le
7 février 2007 dans son discours de Toulon lors de la campagne
présidentielle, présentait un certain nombre de lignes de failles.
Des failles historiques et mémorielles, avec un discours sur la
repentance et sur la colonisation "qui ne fut pas tant un rêve de
conquête qu’un rêve de civilisation". Difficile d’abolir ainsi le passé
et de faire comme si la "guerre des mémoires" n’était pas au coeur des
relations entre les deux rives de la Méditerranée, et singulièrement
entre la France et le Maghreb.
Inventer l’avenir et renouer avec le "rêve méditerranéen", cher aux
Saints Simoniens de jadis ou à l’esprit de Camus et des Cahiers du Sud,
n’est possible qu’à partir d’un travail de mémoire et une politique de
la reconnaissance, notamment du fait colonial. L’initiative de Nicolas
Sarkozy ne dit rien sur un tel sujet. Or comment imaginer construire
l’avenir sans se mettre au clair sur notre relation au passé? Il y a là
un premier horizon de sens, indispensable pour que la France et
l’Europe puissent bâtir un projet méditerranéen légitime et crédible.
Des failles politiques et stratégiques sont également apparues dès
le lancement de ce grand projet méditerranéen. D’abord avec
l’Allemagne, notre principal partenaire européen, pour qui la
Méditerranée est devenue, faute de concertation, une véritable pomme de
discorde. L’accord de Hanovre, avec Angela Merkel, a finalement permis
de réinscrire le projet français au sein de l’Union Européenne et de ne
plus faire cavalier seul. L’incertitude initiale demeure toutefois et
elle risque de fragiliser durablement tout projet méditerranéen.
Le rapprochement avec les Etats-Unis
Mais stratégiquement, la ligne de faille la plus notable tient au
positionnement nouveau de la France de Nicolas Sarkozy dans ses
relations aux Etats-Unis et à Israël.
Une rupture a en effet été engagée par rapport à l’héritage gaullien
dans la politique étrangère et de défense française. Le rapprochement
esquissé avec l’Amérique de Georges Bush, le processus de retour dans
l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, sans véritable
contrepartie, comme cela a notamment été souligné par Alain Juppé, le
discours volontiers guerrier à propos de l’Iran, l’envoi de troupes
supplémentaires en Afghanistan et l’installation d’une base militaire
française à Abou Dhabi, sont autant de signes de rapprochement, voire
d’alignement sur la politique américaine. Il ne s’agit d’ailleurs pas
simplement de signes mais de véritables actes dans la politique
étrangère et de défense française.
Un tel positionnement stratégique témoigne d’un réel problème de
cohérence dans la politique étrangère française. Où joue t-elle en
priorité?
Se rapprocher en ce moment de l’OTAN et des Etats-Unis, complètement
déconsidérés après l’intervention militaire en Irak et ses effets
désastreux, pose un sérieux problème de crédibilité à la France.
Est-elle une puissance médiatrice qui cherche à construire un projet
méditerranéen pour tenter notamment de surmonter le face à face
Islam/Occident, où est-elle au contraire, au sein de l’UE, une
puissance subordonnée aux visées et aux intérêts américains, pour qui
la Méditerranée non seulement n’existe pas mais ne doit pas exister?
Grand Moyen-Orient ou Méditerranée? Alliance d’un Occident rassemblé
autour des Etats-Unis au sein de l’OTAN, face aux nouvelles menaces du
terrorisme et de l’islamisme, ou Alliance des civilisations, avec la
Turquie comme pays charnière entre l’Europe et la Méditerranée, pour
définir une Communauté nouvelle autour de la Méditerranée? Le jeu
stratégique que joue la France en ce moment est riche d’incertitudes et
ses partenaires, européens et méditerranéens, ne savent plus très bien
sur quel pied danser.
Ce rapprochement français vis-à-vis des Etats-Unis est d’autant plus
perturbant dans un contexte méditerranéen qu’il s’accompagne d’une
amitié affichée à l’égard d’Israël. Or là encore, comme pour les
Etats-Unis, cela s’inscrit dans un contexte Proche-Oriental qui n’est
plus celui de la Conférence de Madrid, des accords d’Oslo ou de la
politique d’Yitzhak Rabin, mais dans une politique de la force, du fait
accompli et d’une colonisation croissante des territoires en Palestine,
sans parler de l’intervention militaire disproportionnée et désastreuse
au Liban en juillet 2006.
Un tel positionnement français, qui est lu comme étant ouvertement
en faveur d’Israël, ne peut que multiplier les relations d’incertitude
à l’heure d’une grande initiative en Méditerranée.
Union sans libre circulation
Des failles humaines ont également surgi avec l’initiative
méditerranéenne française. En effet, comment créer une Union pour la
Méditerranée sans laisser circuler les hommes et les femmes? Une Europe
citadelle, hérissée de murs invisibles, qui ont pourtant des effets
très visibles avec chaque année près de 3000 morts à ses frontières
dans une indifférence retentissante, peut-elle vraiment construire un
grand projet commun avec ses voisins méditerranéens?
La mobilité a été un des piliers du projet européen: "Nous ne
coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes", écrivait Jean
Monnet; il en va de même pour tout projet méditerranéen qui est la
première zone touristique du monde et une des premières zones de
migrations dans le monde…
Les relations d’incertitude entre Europe et Méditerranée sont
maximales sur le plan humain. Cela est d’autant plus paradoxal que la
pyramide des âges entre ces deux ensemble est rigoureusement inversée
et que dès aujourd’hui, mais surtout à horizon de vingt ou trente ans,
les besoins de populations et de main d’œuvre dans une Europe
vieillissante, vont être considérables… Il serait urgent de ne pas
l’oublier, à l’heure de la scandaleuse "directive retour", adoptée
récemment par le Parlement européen, et d’une politique qui tant à
criminaliser de plus en plus l’immigration.
L’addition de ces failles, mémorielles et historiques, politiques et
stratégiques, sociales et humaines, rend le projet de l’Union pour la
Méditerranée particulièrement incertain.
Diplomatie spectacle ou nouvelle impulsion politique
Le Sommet de Paris pour la Méditerranée parvient néanmoins à se
tenir et à rassembler des chefs d’Etat et de gouvernement qui ne
peuvent ou qui ne veulent plus se rencontrer. S’agit-il d’un nouvel
acte d’une diplomatie spectacle, faite d’effets d’annonce sans contenu
et d’un théâtre des apparences sans lendemain? Ou y aura t-il, par delà
cette rencontre traversée par tant d’incertitudes, des effets
significatifs?
Depuis l’échec du sommet de Barcelone en novembre 2005, une
impulsion politique nouvelle était attendue. Serait-elle venue avec le
sommet de Paris?
Rien n’est moins sûr, compte tenu des failles qui demeurent. Mais il
y a au moins une chance que quelque chose puisse advenir. Un cadre
nouveau pour la politique internationale est donné et la Méditerranée,
trop longtemps marginalisée, revient enfin sur l’agenda politique au
premier plan.
A partir de là, tout est à faire. Il s’agit de réunir les
conditions, de rassembler des acteurs et de conjuguer des forces pour
faire converger les deux rives de la Méditerranée, alors que les
fractures, historiques, politiques, économiques, sociales, culturelles
ou religieuses sont grandissantes.
L’Europe et la Méditerranée ont rendez-vous avec l’histoire, c’est
là où se joue désormais la question de la guerre et de la paix, il
serait grand temps d’en prendre toute la mesure. Est-ce le cas avec
l’Union pour la Méditerranée?
A la lecture du document particulièrement plat et technocratique
produit par la Commission européenne à cette occasion, on est très loin
du compte! Mais pourquoi en rester là ? C’est l’occasion où jamais de
faire preuve d’imagination et de donner à cette Union de projets une
réelle consistance.
Comment changer la donne?
Cela passe notamment par une série de politiques qui pourraient être
lancées et se conjuguer dans un vaste mouvement d’ensemble susceptible
de changer la donne.
Une politique de la mobilité, entre Europe et Méditerranée, qui se
distingue de la fermeture actuelle des frontières. Migrations et
mobilités ne se confondent pas et sans réalité humaine la Méditerranée
ne sera qu’une vague incantation. Pourquoi ne pas favoriser la mobilité
des jeunes et des étudiants, à travers par exemple un programme
Averroès pendant méditerranéen du programme Erasmus?
Pourquoi ne pas établir un passeport pour les acteurs de la
coopération trans-méditerranéenne? Tant de projets se sont fracassés
sur le mur des frontières, non seulement entre le Sud et le Nord, mais
également entre les pays arabes et méditerranéens. A quand la
réouverture de la frontière entre l’Algérie et le Maroc ?...
Une politique des libertés, loin des discours sécuritaires qui ont
envahi les chancelleries depuis le 11 septembre. Il ne s’agit pas
d’instaurer la démocratie de l’extérieur, sous un mode néo-colonial à
l’américaine, mais pas plus d’oublier le refus des libertés imposées
par les régimes autoritaires.
Comme l’écrit si justement l’écrivain égyptien Alaa al Aswany, il ne
faut pas confondre le symptôme, qui est l’islamisme politique, avec la
maladie, qui est la dictature. L’expérience de ce qui s’est passé avec
l’Europe de l’Est dans les années 80 devrait être mise à profit. Il
s’agit d’encourager, de soutenir et de protéger les acteurs de la
liberté qui vivent dans ces sociétés et qui se sentent bien isolés.
A cet égard, donner à la Tunisie liberticide du Président Ben Ali le
secrétariat permanent de l’UPM serait une véritable insulte à la
liberté de vivre et de penser. C’est un tout autre signal politique
qu’il s’agit d’envoyer…
Une politique de l’inter-connaissance, loin des discours actuels sur
la guerre des cultures et des civilisations. Dans le domaine de la
recherche, de la culture, des Universités, de la formation, des projets
majeurs sont prêts à voir le jour, il leur manque juste des moyens et
une impulsion politique nouvelle pour pouvoir exister.
Une vraie politique de civilisation
"La langue de l’Europe c’est la traduction", observait justement
Umberto Eco, il en va de même pour la Méditerranée. Que coûterait une
grande initiative de traduction entre les langues et les cultures de la
Méditerranée? A peu près rien, comparé au coût d’un char d’assaut ou
d’un avion de combat… Il y a dans le domaine de la connaissance
l’occasion rêvée de donner de la consistance à ce qu’Edgar Morin et
Sami Naïr ont appelé une "politique de civilisation"…
Des politiques sectorielles, en matière d’environnement,
d’infrastructures, d’eau ou d’urbanisme sont d’ores et déjà envisagées
parmi les projets de l’UPM. Ce sont sans doute de bonnes idées,
concrètes, mais elles ne pourront changer la donne que si elles
s’inscrivent dans un horizon porteur de sens et surtout de justice.
Il a fallu deux guerres mondiales et l’invention des totalitarismes
pour dépasser la "guerre civile européenne" et inventer un projet
politique commun qui rende la guerre impossible. Espérons qu’il ne
faille pas une expérience aussi violente et destructrice à la
Méditerranée.
La montée des obscurantismes est là, le désir de guerre pointe son
nez à l’horizon, la fermeture, la peur et le rejet deviennent des
passions dominantes entre Europe et Méditerranée. Comment y faire face
?
Le projet d’Union pour la Méditerranée est peut-être une chance,
même s’il demeure très incertain. Il faut s’en saisir pour tenter de
l’infléchir, lui donner un sens, un contenu, un dessein qu’il est
encore bien loin d’avoir trouvé.