07 Juin 2008
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Voir sur un seul, le majeur que des légendes de la pop music ont tendu à des producteurs de spectacle marocains, surpris de découvrir la face obscure d’artistes qu’ils admiraient. Telle est la mésaventure vécue par Karim Senoussi, organisateur du concert d’Art Garfunkel à Casablanca, à la fin des années 90.

Le compère du duo Simon & Garfunkel a été imbuvable, à peine débarqué de l’avion. “Il s’est installé dans la banquette arrière de la Mercedes mise à sa disposition. Karim Senoussi, qui était au volant, a dû lui rappeler qu’il n’était pas le chauffeur, mais l’organisateur du concert”, se souvient un membre de l’organisation. L’homme n’était pas au bout de ses peines. Ce n’était qu’un avant-goût des multiples caprices qui ont ponctué le séjour marocain d’Art Garfunkel.

“On avait organisé un dîner dans un restaurant spécialisé dans la cuisine marocaine pour lui faire découvrir la gastronomie locale. à peine franchie la porte, il a réclamé que l’on baisse le volume de la musique qui risquait d’abîmer ses tympans, avant de s’isoler à l’étage, loin de ses musiciens”, renchérit notre témoin. Les oreilles sensibles d’Art Garfunkel ont été le grand souci des organisateurs, l’artiste ayant réclamé de surcroît la construction d’un mur en plexiglas sur la scène pour l’isoler du batteur. “Aucun sponsor ne soutenait financièrement les spectacles à l’époque, contrairement à aujourd’hui. Nous étions totalement dépendants des recettes de la billetterie pour retomber sur nos pattes”, raconte Karim Senoussi, aux petits soins, à son corps défendant, pour d’évidentes raisons financières. Et pas question de compter sur les retombées médias pour se faire connaître : “Je suis venu pour un récital, pas pour répondre aux questions des journalistes”, a posé comme diktat d’emblée la star des années 60, pas aussi peace & love que l’époque qui l’avait rendu presque mythique.

Bain de minuit pour les Village People

Même déconvenue avec les Kool and The gang. Le groupe s’étant reformé après une séparation, le leader avait négocié avec ses producteurs américains que l’on renomme la formation “JT Taylor and Kool and the Gang”. Les organisateurs du concert, n’ayant pas été informés du nouveau protocole instauré, avaient collé une affiche dans le hall de l’entrée de l’hôtel Hilton de Rabat, annonçant le plus simplement du monde un concert de Kool and the Gang. En découvrant la chose, JT Taylor s’est vexé comme un pou. “Vous n’avez qu’à chanter à ma place !”, fut son seul commentaire, selon un témoin de la scène. Pour qu’il accepte de se produire, les organisateurs ont dû s’armer de patience et amadouer un JT Taylor moins “fresh” que dans son tube mondial.

“Se lancer dans l’évènementiel au Maroc dans les années 90, c’était comme jouer au poker”, se souvient Karima Bouchaara, organisatrice de spectacles à l’époque. C’était le temps où des précurseurs risquaient leur chemise en cas d’échec. Un monde du show-business terra incognita, où les défricheurs ont dû apprendre, en un temps record, à faire avec les dommages de la célébrité : les envies de fraises à la mode des stars. Venus chanter en 1998, les Village People ont désiré surfer à 4 heures du matin. “Ils étaient éméchés, nous avons eu peur qu’ils se noient”, se souvient un témoin de l’après-concert arrosé. Les membres du groupe insistent. Ils veulent mouiller leur torse velu au contact de la vague. Les organisateurs se retrouvent au four et au moulin : “On s’est mis à courir à droite et à gauche pour trouver des planches de surf et des combinaisons. Nous avons aussi dû dégoter des projecteurs et louer un groupe électrogène pour 20 000 dirhams à un camping. C’était le seul moyen de les surveiller en cas de noyade. Nous avions des sueurs froides chaque fois qu’un des membres des Village People disparaissait dans l’eau”, ajoute notre témoin du bain de minuit.

Le choc des cultures

C’est ainsi qu’un pied à peine posé dans le show-business international, le Maroc découvre toutes les facettes de la star attitude. Le grand n’importe quoi de groupes sur le retour et de mythes en fin de parcours. Nina Simone a été un temps pianiste de bar quelques mois à l’hôtel Iddou Anfa , à Casablanca. L’interprète de My baby don’t care, standard relancé grâce à une pub de Chanel numéro 5, y distrayait des noctambules pas forcément mélomanes. L’un d’entre eux lui demanda un jour de jouer une chanson idiote qui faisait un carton à l’époque. Elle a furieusement claqué le rabat de son piano. Puis s’est retirée dignement.

Nina Simone n’était pas là pour faire à la pianiste pour touristes. Pas en vacances à ce point, contrairement à beaucoup de stars qui savent, à la même époque, profiter de leur notoriété pour s’offrir des breaks détente à l’œil dans le plus beau pays du monde. Invitée à l’inauguration des Bains Douches, à Kabila, un modèle copie conforme de la boîte branchée parisienne, Grace Jones est tombée amoureuse du Maroc. Ou en tout cas de la villa mise à sa disposition par le propriétaire des Bains Douches. Censés y passer une seule nuit, tous les people invités (dont Christophe Lambert) ont déguerpis le lendemain de la sauterie. Grace Jones a, quant à elle, squatté les lieux pendant quinze jours, aux frais de son hôte. D’après un témoin, la guerrière de Conan le destructeur arrachait des bouts de cactus dont elle récupérait le lait, pour s’en badigeonner tout le corps, faisant peur aux enfants qui la croisaient.

Les plantes locales du Maroc ont aussi convaincu Victoria Abril de prolonger son séjour dans le nord du pays. La star de cinéma espagnole, venue pour le tournage de Et après, de Mohamed Ismaïl, a fait d’une pierre deux coups. Interpréter son rôle de temps à autre au gré de ses humeurs. Et consommer le produit-phare local. Elle est partie en vrille plusieurs fois pendant le tournage. Un soir, lors d’une fête organisée sur le plateau, où des techniciens chantaient du Nass El Ghiwane, Victoria Abril a gratifié les spectateurs d’une danse érotique (très chaude). Joli hommage au groupe de Hay Mohammadi et montée de testostérone chez l’équipe masculine du film.

Stars et tourisme

Victoria Abril a été très Almodovar, aussi déjantée que le réalisateur espagnol pour qui elle a souvent tourné. Fidèle à sa réputation, à l’inverse d’un Julio Iglesias qui en a surpris plus d’un. “ça a été le choc, j’ai vu arriver un papy en survêtement, alors que c’est un sex-symbol pour plusieurs générations de femmes”, raconte Karima Bouchaara, qui travaillait pour la boîte d’évènementiel, organisatrice du concert du bel Andalou à Casablanca en 2001. “Une fois sur scène, vêtu de son costume en lin et soie, il est redevenu lui-même : magique”, nuance t-elle. Ce n’est pas la fatigue des transports en commun qui risquaient de blanchir son teint éternellement hâlé. Julio Iglesias est arrivé à bord de son jet privé, avec dans ses bagages une smala de 35 personnes à prendre en charge par les producteurs du spectacle. L’expert ès roucoulement a aussi exigé que l’on paie le transport de toute sa sono, alors que le même matériel existait au Maroc. Et une petite faveur en sus. Il a demandé un bus pour faire ses courses dans les bazars des Habous. Il y a claqué 10 000 dollars en moins d’une heure. “Et hop ! On a tout chargé sur son jet privé, direction sa villa de Marbella qu’il décorait à l’époque”, se souvient un membre de l’organisation du concert.

Si côté artisanat, ça se passe plutôt bien avec les stars qui défilent au Maroc, côté gastronomie, les rapports sont parfois indigestes. Invitée à dîner chez un des organisateurs de son spectacle au Maroc, Patricia Kaas n’a touché à aucun des plats qui garnissaient le buffet. Puis elle s’est levée de manière brusque en annonçant à ses musiciens : “On s’en va !”. La chanteuse française a de plus failli rendre chèvre tout le monde en réclamant une certaine marque de bière introuvable. “C’était une star en pleine ascension. Elle a très vite pris le pli, en devenant exigeante sur tout et rien”, explique un organisateur de concerts qui a eu affaire à Patricia Kaas. Les professionnels du milieu artistique ont appris à faire avec les caprices culinaires de chacun. Même quand l’artiste n’a qu’une chanson à son compteur : “Les débutants sont parfois plus capricieux que les stars confirmées”, explique un professionnel de l’évènementiel. Lors de sa prestation à Casablanca, Amel Bent a voulu manger du couscous. L’organisatrice a mis sa mère à contribution et a invité la chanteuse au repas familial. Amel Bent a débarqué comme une fleur, un sachet de McDo à la main, touchant à peine au couscous.

Au royaume de la vanité

L’organisatrice du spectacle a dû gérer l’incident diplomatique, prise entre le marteau de la chanteuse et l’enclume de maman. Trois fois rien comparé aux lubies nocturnes des méga-stars, bien installées sur leur piédestal. “Juste après son concert, Khaled nous appelle en plein milieu de la nuit. Il voulait des dattes d’Algérie et des roses jaunes pour sa fiancée, Samira. Il n’a pas apprécié qu’on lui rapporte des dattes tunisiennes”, raconte un ancien du milieu des concerts marocains. Autre cas de figure avec Cheb Mami, l’autre cador du raï. “Il menaçait de ne pas monter sur scène si on ne lui trouvait pas immédiatement du tabac à chiquer. On a été contraint de faire rouvrir un bureau de tabac”, rapporte l’organisatrice d’un concert du prince du raï au début des années 90. “Un artiste est un être fragile qu’il faut mettre en confiance. Tout notre intérêt, c’est que le concert soit bon. Si c’est au prix de quelques petits caprices, ce n’est pas cher payé”, nuance un membre du staff de Mawazine. L’équipe de la manifestation rbatie, à l’instar des autres festivals, a appris à gérer les gros calibres qui défilent désormais sur les scènes du royaume. Même quand leurs demandes relèvent de la subjectivité la plus totale : “Il y a ceux qui, superstitieux, refusent les chambres portant le numéro 13”, raconte un ancien du festival de Casablanca.

Programmé dans la ville blanche, Wyclef Jean a même réclamé une Harley Davidson pour ponctuer son arrivée sur scène. Il n’était pas pour autant le plus difficile à satisfaire. “Les vedettes de la musique occidentale mettent tout par écrit. Cela évite beaucoup de mauvaises surprises à l’arrivée. On a un peu plus de problèmes avec certaines stars de la chanson arabe, qui négocient de manière informelle leurs prestations. Au lieu d’un manager professionnel, on a parfois affaire à un membre de la famille de l’artiste”, nuance un membre du staff de Mawazine. Conséquence : les icônes de Rotana sont devenues la hantise des programmateurs de festivals au Maroc, contraints d’assumer, entre autres, les changements d’avion exigés à la dernière minute par le staff des stars du Moyen-Orient. En termes de confort, un Amr Diab s’est révélé plus exigeant que ses confrères américains, lors de la dernière édition du festival rbati. “Il a demandé un vol sur Air France, alors que Whitney Houston a accepté de voyager avec la RAM”, ajoute notre témoin. Signe des temps peut-être, le monde arabe du show-business n’a plus rien à envier aux Américains. Presque aussi show off au Maroc qu’un rappeur.

Bling Bling attitude

En novembre 2002, Puff Daddy soufflait sa 33ème bougie à Marrakech. Le lieu tombait à point, c’était un joli coup de pub pour le royaume, un peu plus d’un an après les attentats du 11 septembre. L’occasion de montrer au monde et aux Américains que le Maroc était un pays où on pouvait faire la fête, sans craindre que le ciel vous tombe sur la tête. Deux avions ont été affrétés pour l’occasion. Un en provenance des Etats-Unis, avec, à bord, des pages people se ramassant à la pelle : l’ex top model Naomi Campbell, Ivana Trump, le rappeur Usher, etc.. L’autre appareil, provenant de France, avait embarqué un méli-mélo des pages glacées parisiennes. Entre les travées, se côtoyaient Gérard Depardieu, la star du porno Julia Channel, Joey Starr et son acolyte Kool Shen du groupe NTM, Billy Crawford et beaucoup d’autres. Le groupe hétéroclite était mené par Jamel Debbouze, catalyseur de toutes ces célébrités disparates, en tant que co-organisateur de l’évènement, et VRP du royaume le temps d’un week-end entre potes.

Au total, plus de 300 célébrités ont fait la fête trois jours durant aux frais de la princesse, le King Puff Daddy, nouveau roi de la ville ocre. Pour un couronnement, c’en était un. Les autorités ont bloqué la rue menant au “Comptoir Paris-Marrakech”, le restaurant à la mode où se tenait la première soirée du week-end marathon. Après quoi, des tapis ont été déroulés sur la voie et une demi-douzaine de chameaux parqués à l’entrée de l’établissement. “C’était merveilleux de voir la fusion magnifique entre ces musiciens new-yorkais et des artistes marocains. L’un des temps forts de la soirée a été quand Puff Daddy est monté sur une table avec une danseuse du ventre”, déclarait à l’époque à l’Associated Press, Marcel Chiche, patron du lieu. Une simple boom comparée à la suite : Puff Daddy organise dans la foulée les Mille et une nuits version gangsta rap au Palais Bahia, exceptionnellement ouvert pour la star. Liste d’invités interminable, stars à la pelle et menu haut de gamme : caviar, cigares et champagne à flot. “Puff Daddy a fait venir des Etats-Unis sa vodka préférée, alors introuvable au Maroc. Et pour faire son entrée, il était juché dans une ammaria”, se souvient ce convive. On ne voyait plus que lui, c’était l’idée de départ.

Des artistes simples comme bonjour

“La ligne de fracture se situe entre les stars de world music et celles qui sont immergées dans le show-business pur et dur”, explique Brahim El Mazned, directeur du festival Timitar d’Agadir. Le pompon de la simplicité revenant en la matière à Youssou N’Dour. “J’ai remplacé au pied levé l’accompagnatrice qui devait assister le chanteur. C’est lui qui s’est retrouvé à m’accompagner dans les courses que j’avais à faire. Je l’ai traîné pour acheter du poulet avec une pause à l’épicerie et chez moul zeriâa”, se souvient, amusée, Karima Bouchaara. à registre musical différent, même tresses de couronne pour Jean-Jacques Goldman. “Il a passé tout un après-midi à me filmer alors que je préparais du café avec du matériel de fortune. On campait quasiment sur les lieux du spectacle sans protocole”, ajoute Karima Bouchaara.

Parfois les bonnes surprises sont au rendez-vous, venant de calibres qui pourraient en faire des tonnes sans que l’on crie à l’abus de pouvoir. “Carlos Santana m’a annoncé d’entrée qu’il ne voulait aucun traitement de faveur. C’était vraiment le Santana de Woodstock”, se souvient Karim Senoussi, qui a produit le concert du musicien en 1994, à Casablanca. Annonçant la couleur d’entrée de jeu, Santana a refusé la Mercedes mise à sa disposition pour embarquer dans le bus de ses musiciens. Il était venu juste pour la musique, sans les fausses notes inhérentes au star system. “Lors du dîner organisé en son honneur, le maître gnaoui Mahmoud Guinéa animait la soirée. Au moment de passer à table, j’ai retrouvé Santana au milieu de la troupe de Guinéa, curieux des rythmes gnaouis. Je lui annoncé que le repas était servi, il m’a rétorqué que c’était cela sa nourriture”, ajoute Karim Senoussi. Encore sous le charme d’une icône sans façons…

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