29 Décembre 2014
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INFOGRAPHIE - Après les violences de cet automne, le village de Jérusalem-est est devenu un chaudron.

Un coq enroué témoigne, modestement, de ce que fut jadis le village d'Issawiya. «Chaque famille avait ses chèvres, ses moutons, et les collines étaient recouvertes de blés», se souvient Raed Quleib. De son index, le quinquagénaire désigne le surplomb sur lequel s'élève désormais l'Université hébraïque de Jérusalem. Le quartier de colonisation de French Hill domine un peu plus au nord, tandis que le mur de séparation et les premiers hectares de Maale Adummim s'étirent en contrebas. Les terres du vieux bourg encaissé, qui furent saisies par l'armée israélienne en 1967, ont depuis été méthodiquement grignotées tandis que sa population a été multipliée par dix. Le village est devenu un chaudron, dont les ruelles défoncées s'entrelacent au pied du mont Scopus et ont abrité, tout au long de l'automne, l'un des plus actifs foyers de violences à Jérusalem-Est.

Le quartier, qui fut hermétiquement bouclé durant près de deux semaines, a depuis retrouvé un calme relatif, mais la colère palestinienne n'est pas retombée. Plus de 150 mineurs ont été arrêtés au cours de ces affrontements et quatre, dont un garçon de 10 ans, ont été blessés par des tirs de balles en caoutchouc. «La police veut couper les jambes de la nouvelle génération», grince Raed Quleib, dont le fils Wassim est assigné à résidence depuis le 28 août. L'adolescent, accusé d'avoir blessé des agents à coups de fusées pyrotechniques, jure qu'il jouait tranquillement au football au moment de son arrestation. Détenu pendant une dizaine de jours, il n'a été autorisé à retourner au collège que début novembre et encourt sept années d'emprisonnement.

À Issawiya, la colère palestinienne reste à vif

Wassim, 14 ans, a les traits enfantins mais le regard chargé de méfiance. Assis contre le poêle familial, il se crispe dès qu'on lui parle des policiers israéliens. «Je les hais», lance-t-il, convaincu que les agents ont cherché à l'«humilier» en l'astreignant à rester chez lui. «On essaie de le retenir avec nous, mais ce n'est pas tous les jours facile, concède son père. Dès qu'il allume la télévision, il entend parler d'Israéliens qui attaquent des Palestiniens ou tentent de se rendre à la mosquée al-Aqsa. Comment ne pas comprendre, dans ces conditions, que nos jeunes cherchent à protéger leurs droits?» Mohammed (*), un gamin de 12 ans qui habite non loin, complète: «C'est une question de fierté… Je sais que mes parents préféreraient me garder à la maison, mais je ne peux pas me retenir d'aller jeter des pierres lorsque la police entre dans le quartier. Si je ne le faisais pas, qu'est-ce que les gars de mon âge penseraient de moi?»

«En période de tensions, l'essentiel des troubles survient tôt le matin ainsi qu'en milieu d'après-midi, quand les enfants vont à l'école et lorsqu'ils en reviennent», observe Micky Rosenfeld, le porte-parole de la police. Après la mise à feu d'une station-service dans le quartier voisin de French Hill, fin septembre, les patrouilles ont été renforcées, un ballon de surveillance a été déployé dans le ciel d'Issawiya et une intense campagne de verbalisation a été déclenchée. «Elle a porté ses fruits», affirme M. Rosenfeld. Refusant de faire les frais de ces tensions, les adultes ont en effet demandé à leurs enfants de se tenir tranquilles. Mais l'accalmie, préviennent-ils, ne durera pas.

L'éruption de violence, déclenchée début juillet par le meurtre d'un adolescent palestinien dans le quartier voisin de Shuafat, se nourrit à Issawiya d'un amer ressentiment. Une traversée du quartier, qui revêt par endroits les allures d'une favela, suffit à mesurer l'abandon auquel sont livrés ses 15.000 habitants. Les rues, par temps de pluie, se transforment en rivières. La limitation drastique des zones constructibles y favorise l'empilement anarchique des bâtiments, et l'absence d'équipements publics saute aux yeux. «Nous payons pourtant la taxe municipale comme tous les habitants de Jérusalem», s'emporte Darwish Moussa Darwish, le moukhtar (représentant traditionnel), qui dénonce «des discriminations flagrantes». Un grief dont le maire de Jérusalem se défend, en affirmant que ses agents ne peuvent entrer dans le quartier sans être aussitôt les cibles de jets de pierres.

Selon Khaled el-Beid, directeur d'une école primaire, la faiblesse des moyens investis à Issawiya ne se mesure nulle part autant que dans le secteur éducatif. «Chaque fois que je rencontre mes collègues des quartiers juifs, je me rends compte que nous ne vivons pas dans le même monde, explique le fonctionnaire, contraint au repos depuis qu'il a été blessé par une balle en caoutchouc lors d'une manifestation. Eux disposent de budgets spéciaux pour financer des cours de musique, de sport ou de dessin après l'école. Ici, au contraire, nous devons gérer des classes surchargées et les enfants n'ont rien à faire une fois sortis de cours - si bien qu'ils passent leurs après-midis à traîner dans la rue.»

Coincé contre le mur de séparation, Issawiya ne peut pas davantage compter sur le soutien de l'Autorité palestinienne. Celle-ci a interdiction d'intervenir à Jérusalem-Est depuis que ses institutions y ont été démantelées durant la seconde intifada. «Nous sommes abandonnés de toute part», se désole Darwish Moussa Darwish, qui renvoie dos à dos Mahmoud Abbas et Benyamin Nétanyahou. Lorsqu'on lui demande si le président palestinien a donné son feu vert au déclenchement des récentes violences, le moukhtar esquisse d'ailleurs un sourire amer. «Abou Mazen? Mais il y a bien longtemps que plus personne, ici, ne l'écoute…»

(*) Le prénom a été modifié.

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