26 Septembre 2013
Imprimer
 

REPORTAGE - La mécanique est implacable : quand les partisans de Morsi sont frappés au Caire, les chrétiens sont frappés en Moyenne et Haute-Égypte - comme des répliques d'un séisme. Reportage à Abou Hilal, un quartier pauvre de Minya.

Le centre d'Abou Hilal n'est pas même une place. C'est une large portion de rue dont une poussière dense a depuis longtemps recouvert le bitume. Mais ce n'est pas le centre uniquement parce qu'on y trouve les échoppes, les boutiques, parce que les passants s'y pressent, parce que les pick-up se ­traînent entre bosses et nids-de-poule, parce que les touk-touk se faufilent et klaxonnent, stridents. C'est le centre parce qu'il se situe entre la mosquée Omar Ibn al-Khattab et la mosquée Rahman, distantes de quelque 500 mètres. La première appartient aux Frères musulmans, la seconde à la Gamaa al-Islamiya, un groupe considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l'Union européenne.

Abou Hilal, un quartier pauvre de Minya, la capitale de la Moyenne-Égypte. Un quartier que l'État égyptien a abandonné aux islamistes au tournant des années 1980, les laissant gérer hôpitaux, écoles, organisations caritatives. C'est ici que se forme un rassemblement, le 14 août dernier.

Du Caire arrivent les nouvelles. Les autorités ont commencé à disperser à 7 heures les sit-in pro-Morsi, dont celui de Rabaa, occupé par des milliers de personnes. Les manifestants réclamaient depuis près de deux mois le retour de l'ancien président destitué par les militaires le 3 juillet. Sur les canaux d'information officiels, on annonce les morts par dizaines puis par centaines. Sur les canaux islamistes, on parle de centaines, de milliers de morts.

Le collège des Jésuites ciblé

La tension monte dans Abou Hilal. Un témoin qui veut rester anonyme confie: «Les gens arrivaient, de plus en plus nombreux, de plus en plus énervés… Les haut-parleurs des mosquées lançaient: “Ils tuent les nôtres à Rabaa!”, tout le monde scandait des slogans anti-armée, antichrétiens, ils les traitaient de Nazaréens…» Nazaréens, le qualificatif insultant donné aux chrétiens - comme s'ils n'étaient pas Égyptiens. Des habitants des villages alentour arrivent en voiture par dizaines. Le raid antichrétien va commencer.

À Minya, les islamistes et la politique de l'église brûlée

Un groupe de militants islamistes fanatisés et de voyous opportunistes se dirige vers le collège des Jésuites - un établissement fréquenté à plus de 80 % par des musulmans. Ils échouent à entrer, repartent, se renforcent, et se dirigent vers l'église Amir Tadros. Ils la pillent méthodiquement avant d'y mettre le feu. Vient le tour du foyer des orphelins, juste en face. Puis les assaillants se dirigent vers le siège du gouvernorat. Mais l'endroit est bien protégé par les forces de l'ordre. Le groupe repart alors vers les jésuites, rentre par-derrière, pille l'établissement encore, le brûle ensuite.

Tous les magasins chrétiens subissent le même sort sur leur chemin. «C'était très organisé. Ils demandaient aux gens de sortir, parce qu'ils ne voulaient pas faire de victimes. Mais ils tenaient à leur démonstration de force», explique l'évêque copte de Minya, Anba Makarios. S'ensuivent trois jours de violences. Les forces de l'ordre n'interviennent pas, ou peu.

Les tensions confessionnelles sont habituelles en Moyenne et Haute-Égypte. Le gouvernorat de Minya compte 35 % de chrétiens, alors qu'ils composent moins de 10 % de la population dans tout le pays. Et, parallèlement, c'est aussi un fief islamiste. À cela s'ajoutent les querelles de clans avec la version locale de la vendetta, le tar, un code d'honneur où un crime appelle une dette de sang.

Mais le contexte de répression des partisans de Morsi enflamme plus encore la région. «Le niveau de violence a été sans précédent, tant en quantité qu'en puissance. Y compris, et c'est nouveau, contre les églises. Les forces de l'ordre sont restées complètement passives», explique Ishak Ibrahim, chercheur à l'Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR).

Les répliques d'un séisme

La mécanique est implacable: quand les partisans de Morsi sont frappés au Caire, les chrétiens sont frappés en Moyenne et Haute-Égypte - comme des répliques d'un séisme. C'est le 14 août que la réplique est la plus forte, à la mesure du coup porté aux manifestants islamistes: un seul jour, plus de 600 personnes meurent. Et en Moyenne et Haute-Égypte, une trentaine d'églises, des magasins, des établissements chrétiens partent en fumée.

Un mois après, les fidèles se pressent dans une cour, tout contre Amir Tadros, première église brûlée de Minya. C'est la fin de la messe. Les petits en culottes courtes courent entre les jambes des adultes. On s'échange les nouvelles. Mais on ne s'attarde pas sur le parvis. Un jeune glisse: «Le calme est revenu, mais les tensions restent. La police ne nous protège toujours pas.» Dans le quartier d'Abou Hilal, des manifestants anti-armée se regroupent à nouveau. Ceux-ci sont pacifiques. De toute façon, la ville leur appartient.

Actualité au Maroc

 
Joomla SEO powered by JoomSEF