Comment les Marocains se débrouillent face à la flambée des prix?
CourrierCasablanca.com | 04-07-2008
De la hausse des prix, ce sont les ménagères qui savent le mieux en parler.
Peu enclines aux revendications trop généralistes des militants, leur
langage a le mérite d’être clair. Leur calcul est simple. Il se base
sur ce qu’elles pouvaient acheter en ayant 100 dirhams en poche il y a
quelques années et ce qu’elles peuvent acheter maintenant avec la même
somme. L’inflation devient tout à coup palpable. Mais, les astuces ne
manquent pas pour s’en sortir malgré tout...
Le coût de la vie devient insupportable. Ce n’est pas là le cri
désespéré d’un militant de la première heure. C’est plutôt le constat
établi en mots simples et avec un soupir sincère par Hafida. Ce matin,
elle revient du marché avec un couffin à moitié rempli. Mère de trois
enfants, cette femme au foyer confie que les 2300 dirhams que gagne son
mari chaque mois de son travail de manœuvre dans une usine d’emballage
ne lui suffisent plus. Ses arguments coulent de source.
« Avec 200 dirhams, je pouvais acheter des légumes, du sucre, de
l’huile et de la farine pour toute la semaine il y a à peine trois ans.
Aujourd’hui, si je voulais effectuer les mêmes dépenses, il me faudrait
100 dirhams par jour », se plaint Hafida. Pour être claire, la ménagère
énumère les différentes hausses qu’ont connues les prix des denrées
essentielles.
Après l’huile qui a connu ces derniers mois des hausses successives
et qui se vend actuellement à 76 dirhams la bouteille de 5 litres,
c’était autour de la farine de connaître une hausse aussi
déconcertante. Elle se vend aujourd’hui à près de 100 dirhams le sac de
25 kilos. C’est ce qui fait, explique Hafida, que tout ce qui est
fabriqué à base de blé, a connu la même flambée. Elle cite comme
exemple les différentes sortes de pâtes qui lui permettaient parfois de
varier, d’une manière économique, son menu. « Même le prix des
lentilles sèches est passé cette semaine même de 10 dirhams le kilo à
13. C’est du jamais vu », proteste Hafida. Cette denrée, confie la
ménagère, constituait le plat du pauvre quand elle ne coûtait, il y a
moins de deux ans, que trois dirhams le kilo. « Nous allons devoir nous
habituer pour le prochain ramadan à la harira sans ‘caillasses’ »,
ironise la bonne dame. Encore que la tomate est elle aussi devenue hors
de prix, nuance-t-elle. C’est ce qui lui permet d’évoquer le rayon des
légumes. Là aussi, son réquisitoire est amer.
« Je ne comprends pas comment peut vivre le pauvre avec une tomate à
plus de cinq dirhams le kilo et des pommes de terre qui sont au bas mot
à 4 dirhams le kilo », s’interroge la ménagère. Elle est rejointe dans
ses complaintes par l’une de ses voisines. Cette dernière se lance,
sans la moindre introduction, dans de longues protestations : « et le
lait qui se vend aujourd’hui à 6 DH 40 le litre, le beurre dont le prix
a presque doublé, le pain de sucre qui se vend à 12 dirhams... ».
Les deux voisines ne reprennent leur souffle que pour répondre à
cette question : mais alors comment fait le pauvre pour survivre ?
Le système D
Face à la flambée des prix, certains fatalistes disent vivre avec la
baraka du Tout Puissant. Hafida et sa voisine ne sont pas de ceux-là.
Elles ont chacune sa recette pour joindre les deux bouts, même si
toutes les deux, avouent que leur combat quotidien avec « zmane »
(ndlr, la vie et ses besoins) devient de plus en plus difficile.
N’empêche que leurs astuces sont intrigantes.
Bien sûr, comme la plupart des Marocains, la meilleure période pour
les deux ménagères est la première semaine du mois. « C’est le quart
joyeux », lance Hafida. « C’est seulement en cette période que les
fruits, bien sûr les moins chers, ‘entrent’ chez nous et c’est en ce
temps aussi que l’on mange un peu de viande », confie-t-elle. Sa
voisine esquisse un sourire navré. C’est elle qui enchaîne : « le
deuxième quart, est celui des gamelles sans viande et dans le meilleur
des cas un couscous. Le troisième est celui du petit déjeuner que l’on
prend le matin, à midi et le soir. C’est à dire du pain que l’on fait
passer avec du thé ». « Et le quatrième ? », est-on tenté de leur
demander avec empressement.
En réponse, Hafida dit avec une étonnante autodérision, augmenter en
cette période la fréquence de ses visites avec son mari et ses enfants
aux différents membres de sa famille. Sa voisine, le ton plus ferme,
affirme quant à elle recourir aux ardoises chez l’épicier du coin et le
vendeur de légumes. Avant de rentrer chez elles, les deux femmes
espèrent et pour elles et pour tous les Marocains qui se trouvent dans
leur cas, des temps meilleurs.