Il y a un peu plus de dix ans déjà, l’Institut français de Casablanca
et les éditions Le Fennec avaient projeté d’éditer
un imposant ouvrage
ayant pour objet d’exposer les différentes facettes de la capitale
économique du Maroc. Il s’agissait d’évoquer souvenirs et témoignages
de cette métropole, de rappeler ses histoires multiples, de les
confronter aux perspectives de son avenir et de célébrer la cité d’hier
et d’aujourd’hui dans le mouvement même de son devenir, sous les
regards croisés d’écrivains et de photographes qui apporteraient,
chacun, une pièce venant s’imbriquer dans une espèce de puzzle géant.
On n’avait alors pas lésiné pour maîtriser le monstre et composer une
fresque éditoriale à sa mesure : des Marocains, écrivains d’immense
talent, comme Driss Chraïbi et Mohamed Zafzaf, ou poètes célèbres,
comme Mohammed Bennis et Mostafa Nissabouri, des Français devenus
marocains d’adoption comme Michel Chaillou, ou « natifs de Casa »,
comme Tito Taupin et Jean-Michel Zurfluh, et bien d’autres encore
avaient calé leurs récits sur des images souvent inédites de jeunes
photographes qui savaient capter la mémoire et l’énergie de cette ville
mais aussi l’épier, l’écouter et la suivre dans ses recoins les plus
inattendus.
Eh bien, ce livre ne s’est pas fait, du moins pas sous sa forme
attendue : comme Gulliver arrachant les fils des Lilliputiens qui
tentent de l’immobiliser dans leurs rets, la Maison blanche - Dar
el-Beida - s’est rebellée, refusant de se laisser emprisonner sous une
reliure unique. Le volume de ce récit pluriel - Casablanca, fragments
d’imaginaire - a volé en éclats, prenant la forme d’une douzaine de
fascicules vivant chacun sa vie, qui au Maârif, qui au port, qui dans
la cité des Habous, dans le bidonville de Sidi Moumen ou sur les traces
du Protectorat.
Aujourd’hui comme hier, qu’il s’agisse de sa représentation ou de son
existence tumultueuse, Casablanca ne se laisse pas davantage capturer.
Il n’est que la mer, dominée par le minaret de la mosquée la plus haute
du monde, dont les vagues cognent le rivage en des assauts furieux, qui
sache la contenir. De l’autre côté de la ville, vers l’intérieur, le
boulevard périphérique, bouillonnant de trafic, est un fossé en fusion
qu’on aurait creusé comme une frontière illusoire, franchie, quand un
pont construit récemment ne l’enjambe pas, par des cohortes héroïques
d’enfants poussant leurs vélos, de femmes relevant leurs djellabas
par-dessus les clôtures et de trompe-la-mort narquois qui se glissent
sur la chaussée, parmi les poids lourds lancés à pleine vitesse.
C’est à cette absence de limites - topographiques mais aussi
démographiques, climatiques, de poussières et de pollution, ou
financières, accueillant les fortunes les plus clinquantes comme les
détresses extrêmes - que l’exploration de ce « Plus » vous invite. Une
plongée dans le débordement permanent d’une mégapole qui fascine en
même temps qu’elle inquiète, avec ses avenues rectilignes et ses
faubourgs inextricables, dont l’ombre livre refuge à de bien
dangereuses créatures…